La Méthode Feldenkrais :
entretien avec Anat Baniel

Mary Spire, M.M

 

Tiré de Medical Problems of Performing Artists,
édité par Hanley & Belfus Inc., Philadelphia, PA, 1989.
Traduit par Madeleine Evans

 

Mary Spire : je crois savoir que vous avez étudié et collaboré étroitement avec le Dr. Feldenkrais et aussi que vous avez travaillé avec de nombreux artistes du spectacle aux États-Unis mais également en Europe.

Anat Baniel : Oui, j’ai eu la chance d’étudier et de travailler avec le Dr. Feldenkrais pendant de nombreuses années. je m’estime également heureuse d’avoir pu travailler avec beaucoup de musiciens.

 

MS : Anat, parlez-nous donc de la Méthode Feldenkrais.

AB :L’explication la plus simple, c’est que la Méthode Feldenkrais permet aux gens de mieux organiser leurs mouvements et leurs actions. Elle les aide à améliorer leurs moyens d’approcher un niveau optimal.

Je voudrais souligner quelques idées qui sous-tendent ce travail. La Méthode Feldenkrais a identifié et défini les conditions qui accélèrent de façon spectaculaire l’apprentissage de l’habileté - ou dextérité - motrice et la facilitent. Certains de ces résultats sont en contradiction avec les croyances populaires. Ainsi, au cours du processus d’apprentissage, notre tendance en tant qu’adultes, logiquement, serait de tenter d’atteindre le but souhaité en ligne droite et directe, sans détours. Mais vous observerez que les bébés et jeunes enfants semblent faire n’importe quoi, sans but précis, et ils s’amusent jusqu’à ce que tout à coup, ils réussissent à accomplir quelque chose dont ils étaient incapables avant.

Sous l’angle du développement du jeune enfant, prenons par exemple l’objectif de se mettre debout et de marcher : tous les gestes antérieurs des bébés, de rouler, ramper, soulever la tête, etc. sembleraient être une perte de temps. Mais si vous regardez attentivement ce qu’ils apprennent pendant qu’ils font ces détours apparemment futiles, vous verrez que c’est la façon la plus ingénieuse sinon la plus directe, d’arriver au but final.

Par le travail de la Méthode Feldenkrais, nous réintroduisons dans le processus d’apprentissage de nombreuses variations de gestes et d’actions, qui pourraient paraître erronées ou non pertinentes au but poursuivi par l’élève. En fait, ce qui se passe, c’est que chaque variation comprend un élément important du résultat recherché. Avec un peu de patience, de jeu et de clarification, ces variantes, qui ont inclu toutes les composantes essentielles, comme chez l’enfant, s’intégreront spontanément en une action cohérente, efficace et délibérée, telle que nous la recherchions au départ.
 
MS  : Autrement dit, dans la Méthode Feldenkrais, c’est intentionnellement que vous faites des erreurs et que vous vous amusez tout en apprenant ?

AB  : Oui, c’est une façon de voir les choses. Une autre observation que l’on a tendance à oublier, c’est que chaque savoir-faire que nous apprenons est fondé sur des savoir-faire précédents et suit un ordre de développement précis. Par conséquent, pour permettre à un musicien d’acquérir la dextérité motrice, on crée intentionnellement les conditions pour que certaines différenciations apparaissent. Par exemple, un débutant au violon n’y connaît rien, et ne sait même pas comment tenir son instrument. Au départ, il doit commencer par les toutes premières différenciations qui lui permettront de faire le premier pas, puis le deuxième, le troisième, etc.

Dans la Méthode Feldenkrais, toutes les composantes du mouvement sont détaillées de très près et prises dans l’ordre, si bien que lorsque nous travaillons avec un musicien, qu’il soit débutant ou professionnel, nous voyons lesquels de ces éléments ne sont pas accessibles ou n’ont pas été différenciés et intégrés dans le geste désiré. Nous aidons la personne à apprendre ces détails, qui s’intègrent progressivement et créent un système plus évolué.

Chez l’être humain, tout mouvement volontaire passe par un processus d’apprentissage. Il faut beaucoup de temps pour apprendre à marcher, à parler ou à jouer d’un instrument. La différenciation et l’intégration sous-tendent les processus neurologiques de tout apprentissage. L’expérience démontre que chaque processus d’apprentissage comporte un ordre qui permet une certaine flexibilité. Il prend la forme d’une série de répétitions se rapprochant, par le biais d’approximations successives du but désiré. Ainsi, nous créons une approche asymptotique vers l’exécution idéale.

Nous avons conscience de l’importance de la douceur, de la délicatesse et de la lenteur dans la pratique de la Méthode Feldenkrais. Les mouvements effectués de la sorte développent la sensibilité de l’élève, qui, sentant mieux ce qu’il est en train de faire, devient par là-même plus conscient de ses gestes. Cette sensibilité et cette conscience accrues constituent des outils précieux pour l’étudiant et le professeur dans le travail d’apprentissage.

Nous sommes également conscients de la nécessité de faire une distinction entre le processus d’apprentissage et l’exécution elle-même. Le processus d’apprentissage doit être nettoyé des jugements de succès ou d’échec. Lorsqu’un élève est en train d’être jugé quant à la qualité de l’exécution au cours du processus d’apprentissage, son attention tend à être accaparée par son effort pour diminuer la peur et de se sécuriser en satisfaisant l’autorité supérieure le plus vite possible. Dans la Méthode Feldenkrais, du point de vue de l’étudiant, le processus d’apprentissage n’est pas dirigé vers un but quelconque, mais exploratoire. L’attention et l’énergie de l’étudiant visent à accroître la conscience de soi chez lui, et à lui faire expérimenter une multiplicité de moyens d’action. Ainsi, les outils qui serviront à atteindre le but se forment. Au cours du processus d’apprentissage, nous devons tenir à l’écart les jugements et critères se rapportant à l’exécution. Mais, dès que les moyens d’exécution sont acquis par l’étudiant, ces critères deviennent pertinents.

Dans la Méthode Feldenkrais, les leçons sont présentées en douceur, très progressivement et de façon agréable. Cela incite l’élève à apprendre à se connaître et éveille sa curiosité. Grâce au jeu, à la curiosité et à la sécurisation, il peut s’éloigner des concepts pré-établis et étroits de ce qui est bon ou mauvais et de façons d’agir justes ou incorrectes pour créer une large assise dans laquelle il puisera, afin de choisir le geste approprié. Cet apprentissage diminue les schémas de mouvements compulsifs et autodestructeurs. L’autorité du professeur sert surtout à guider l’étudiant vers ce processus. Nous comptons sur la tendance de tout un chacun d’agir d’une façon optimale et spécifique si on lui en donne l’occasion.

 
     
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