François Combeau
Evolution sensori-motrice
et langage, ou l’aventure
de l’espèce humaine

 

Revenons un instant à la nouvelle position de la tête
et sa relation au développement du langage articulé :

Chez le grand singe comme d’ailleurs chez le nourrisson humain, la courbure cervicale est convexe vers l’arrière. La base du crâne très plate et l’os hyoïde (bord supérieur du larynx) très haut placé dans le cou suppriment quasiment tout l’espace au niveau supralaryngé et mettent en relation directe le larynx et l’arrière des fosses nasales, séparant très distinctement les voies respiratoires du chenal digestif. Ce positionnement, qui permet d’éviter les fausses routes, donne à l’animal comme au nourrisson la possibilité de continuer de respirer tout en s’alimentant. Lorsque l’espèce a effectué ce dernier pas vers la verticalisation, le larynx, entraîné par le recul et l’élévation de la tête ainsi que par la formation de la courbure cervicale, s’est abaissé à une hauteur inférieure à celle du menton, libérant l’espace supralaryngé (qui devient alors le pharynx, carrefour entre les voies buccales, nasales et du larynx) et créant de véritables suspenseurs à cet instrument vocal qui continue d’être relié, mais de façon souple et élastique cette fois, à la mâchoire inférieure, à la base du crâne, à la colonne cervicale ainsi qu’aux clavicules et au sternum. Ces suspenseurs vont assurer sa mobilité, sa capacité à s’élever et à s’abaisser, entraînant un étirement plus ou moins important des cordes vocales (et donc développant la tessiture et l’intonation). Cette souplesse va lui permettre -aussi une modulation de l’espace supralaryngé et du pharynx, favorisant l’utilisation de timbres et couleurs de sons de plus en plus différenciés capables d’exprimer les nuances de l’émotion.

De la même façon, nous pouvons observer que la langue, dont la racine trouve son insertion sur ce même os hyoïde et l’épiglotte, va suivre le mouvement d’abaissement du larynx, et globalement va reculer pour trouver sa place à l’intérieur de la bouche (tandis que chez l’animal, la langue est souvent en dehors de la bouche). Sa base plongeant dans le cou va contribuer elle aussi à libérer et ouvrir l’espace du pharynx, qui à son tour devient un espace de mobilité. C’est ainsi que se développeront les premiers phonèmes postérieurs, bruit de racine et arrière de langue, prédominants dans les langues dites “primitives”.

Chaque expérience nouvelle vient enrichir le système nerveux central de possibilités d’associations et de dissociations supplémentaires. Le répertoire de bruits articulés va se développer, d’autant plus que ce que l’on sait mobiliser, on devient dans le même temps capable de l’inhiber. Ainsi plus l’arrière de la langue devient agile et souple, plus son inhibition peut devenir le tremplin, le point d’appui de nouvelles mobilités et notamment celle du milieu de la langue, avec l’apparition des phonèmes moyens, puis de la même façon, des phonèmes antérieurs, tellement présents dans nos langues actuelles. Cette langue, jusque-là seulement capable d’étirement antéropostérieur (le plus souvent accompagnant le mouvement de bascule de la tête) devient capable de mobilités verticales, obliques, horizontales de plus en plus, créant ainsi la base de notre langage, utilisation de plus en plus différenciée de la langue.

Nous pouvons donc retenir que l’évolution de la langue, et par là-même le développement des différenciations propres à notre langage, a suivi elle aussi la verticalisation de la tête et la mise en courbure de la colonne cervicale.

 

     
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F. Combeau