François Combeau
L’être qui chante

 

La connaissance vraie de son corps chantant  

Chaque esthétique spécifique conditionne l’art et la manière de la voix et lui impose toute une série de règles amenant le chanteur à développer plus particulièrement et parfois exclusivement certains aspects de sa voix - sa résonance, ses appuis, son tonus musculaire - et de son articulation.

        Ainsi, si l’on prend l’exemple du chant classique du XIXe siècle et son héritage, que l’on cite souvent comme modèle de la bonne et saine utilisation de l’organe vocal et de la dynamique pneumophonique, ne peut-on reconnaître que sa spécificité conduit le chanteur à des exagérations supposant un développement musculaire particulier, une organisation corporelle et une dynamique respiratoire spécifiques, une utilisation de la résonance qui lui est propre.

Sa spécificité pour moi est liée :       

* à la recherche de l’homogénéité du timbre sur toute
   l’étendue de la tessiture, là où bien d’autres esthétiques
   privilégient le changement de registre, le développement
   et l’enrichissement de zones harmoniques choisies en
   fonction de la hauteur ;

* à la possibilité de réaliser sur toutes les notes de la
   tessiture un crescendo et un decrescendo ;

* à l’aptitude à chanter avec la même richesse et la même
   homogénéité la série de voyelles spécifiques pour
   vocaliser, voyelles dont l’ouverture et l’impact sur la
   tension des cordes vocales favorisent la production du
   son et permettent acoustiquement la réalisation du
   phénomène. 

En amont de l’acquisition de toute technique spécifique liée aux impératifs d’une esthétique donnée, et ceci quelle qu’elle soit, il y a la connaissance vraie de mon corps chantant, de mon corps premier instrument, de sa structure, de ses mécanismes, de sa biodynamique. Il y a l’expérimentation de ses possibilités et de ses limites en fonction de la configuration du squelette, du tissu musculaire qui s’y insère et le met en mouvement, ainsi que du fonctionnement du cortex cérébral (cerveau de la musculature). Il y a la découverte dans la sensation des lois physiques (champ de gravitation mécanique des solides et des fluides - colonne d’air) et acoustiques (propagation des sons, développements harmoniques ... ) propres au milieu dans lequel j’évolue et je m’exprime.

 
L'image de soi

Comme le dit le Docteur Feldenkrais dans son travail pour la “Prise de conscience par le mouvement”, “toute personne règle sa conduite, physique et psychique, sur l’image qu’elle s’est faite de soi, elle agit d’après l’image de soi” (image consciente et représentation inconsciente au niveau de son cortex moteur). Cette image de soi est une image corporelle, celle des contours, des rapports entre les membres et parties du corps (rapports spatiaux et temporaux) et des espaces (qui deviendront des espaces de respiration et de résonance). Elle est aussi l’image des sentiments ou émotions et des pensées. Cette image s’est constituée au hasard de l’évolution, de l’éducation et de l’histoire personnelle de chacun.

       Dans une posture, une attitude, un état d’être, une dynamique vocale, chacun présente une configuration toute personnelle qui est subjectivement ressentie comme la plus simple, la plus naturelle, accompagnée par l’impression de ne rien faire de particulier (“ Là, je ne fais rien de spécial ”, dit souvent l’élève, “ chez moi, c’est naturel ” ... ).

       Les configurations habituelles sont donc imprimées très profondément dans le système nerveux et celui-ci réagit à l’excitation extérieure par une réponse toute prête, une attitude habituelle, incapable bien souvent d’en former une autre à la demande de la réalité extérieure, autrement dit incapable de s’adapter à ce contexte, une situation, une acoustique, une expression, une intention. À travers le changement dynamique que nous envisageons, il s’agit de délier le système nerveux de ces configurations compulsives et de lui permettre un mode d’action et de réaction non pas dicté par l’habitude mais par la situation du moment.

     
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F. Combeau